En rangeant divers plus ou moins vieux documents, dans des affaires de famille, je suis tombé sur ce texte « Histoire du Réveil des Ponts », dactylographié sur 11 pages un peu jaunies, certainement des années 1970. Ne trouvant alors pas sur internet cette histoire du réveil (c’est quoi un « réveil chrétien » ?) des Ponts-de-Martel, mon village d’origine, je me suis dit que j’allais m’y atteler.
J’ai scanné le texte, généré un document texte (par OCR), qui a été relu et repris pour corriger les inexactitudes. L’orthographe et la ponctuation ont été préservés, à part des espaces additionnels supprimés. Les caractères ajoutés (car en fin de ligne, coupés) sont entre crochets, [de cette sorte].
Le texte original ayant des sous-titres dans la marge, je les ai gardés, le premier (si plusieurs dans un même paragraphe) étant positionné au début du paragraphe quand il y avait un retour à la ligne clair (rendu ici avec une ligne horizontale grise). Les autres sous-titres qui étaient positionnés en regard du texte mais sans paragraphe défini ont été ajoutés au 1er sous-titre du paragraphe en question, séparés par des barres verticales. Quelques paragraphes supplémentaires ont été ajoutés pour améliorer la lisibilité.
11 février 1838
Mademoiselle Héloïse Sandoz | Etat d’esprit | Alexandre Robert
Le dimanche 11 février 1838 le temps était trop mauvais pour se tenir dehors. Deux jeunes gens qui venaient de terminer leur instruction religieuse (Ulysse Robert et Ulysse Huguenin) se rendirent chez un de leurs camarades (Ducommun) apprenti des frères Sandoz, Constant et Alfred, pour y passer l’après-midi. De son côté, un troisième (Justin Perrenoud) ayant appris que la soeur de ces derniers avait formé une petite bibliothèque, eut la curiosité d’aller voir de quels livres elle se composait. Il faut dire que cette jeune personne qui avait été en pension à Couvet chez Melle Cécile Borel, la fondatrice de l’hôpital, y avait été amenée à l’Evangile par l’intermédiaire du pasteur Conod de Lausanne et qu’elle était devenue ce qu’on appelle une « mômière ». Or, sa présence dans la localité était l’objet d’une certaine méfiance et de curiosité. Partant du principe que la religion est l’affaire du pasteur, on trouvait fort étrange la hardiesse de quelques personnes pieuses qui ne craignaient pas de prier ensemble, de lire la Bible en commun et de chanter des cantiques en dehors du culte officiel. On le[s] prenait pour des êtres bouffis d’orgueil, se donnant des airs de sainteté, car, chose inouïe, ces personnes n’allaient-elles pas jusqu’à déclarer hardiment qu’elles étaient assurées de leur salut ! C’était ce dernier point qui causait le plus d’irritation, et cela surtout chez le public sérieux. Comment ! s’écriait un jeune homme sérieux dont nous allons raconter l’histoire: « Je fréquente le culte régulièrement, je me rends même à la prière du samedi, je ne bois jamais et malgré tout cela je suis continuellement en crainte d’être perdu ! Et ces gens-là, cette jeune fille en particulier, osent déclarer à qui veut l’entendre qu’ils sont sauvés ! Quel insupportabl[e] orgueil ! » Et une sourde animosité s’amassait dans le coeur de ce jeu[ne] homme. Il ne manquait à cette sincérité que la connaissance spirituell[e.] Un rayon lumineux, faisant tomber toutes ces préventions, allait du même coup convertir cette âme. |
11 février 1838 | Ulysse Robert | Le dimanche suivant le 11 février
Le soir de ce même jour (11 février 1838) un jeune homme était à l’auberge, où il jouait au billard; il avait la passion du jeu; malgré tous ses efforts, toutes ses résolutions et ses promesses à sa mère, jamais il n’avait pu s’affranchir de ce plaisir auquel il sacrifiait tous ses dimanches soirs. Jamais, sans doute, il ne rentrait après dix heures, mais non plus jamais avant. Il se sentait entraîné au jeu par une puissance irrésistible, et cela le rendait malheureux, si malheureux, que le soir dont nous parlons, il quitta brusquement la partie de billard et la mort dans l’âme, alla s’asseoir sur un tabouret dans un coin de la salle. Envahi d’un malaise insupportable, et, chose qu’il n’avait jamais faite, il se leva et revint à la maison à huit heures. Cette circonstance décida de sa vie. Coïncidence remarquable, où l’on distingue le doigt de Dieu, qui opère à l’heure favorable la rencontre de l’âme avec le secours dont elle a besoin. C’est à ce moment-là que notre jeune ami vit accourir son frère, tremblant d’émotion et qui lui cria de loin : « Si tu savais quelle prière je viens d’entendre et comme il a fait beau ! et ils t’invitent aussi pour dimanche prochain. Ils t’invitent ! » Le réveil venait d’éclater et cette parole qui résonne comme la voix de Dieu dans le coeur du jeune mondain, venait de donner au réveil une conquête de plus, destinée à en devenir un des principaux instruments. Ce frère était un des deux jeunes dont nous avons parlé plus haut. Que s’était-il passé? Ils avaient trouvé chez les frères Sandoz deux autres camarades (Justin Matile et Constant Sandoz) déjà convertis à cette époque, qui les encouragèrent dans leurs bonnes résolutions et leur remirent des traités. Durant ce temps, Justin Perrenoud n’avait trouvé que d’excellents livres dans la bibliothèque de Melle Sandoz. Or, ce jour-là celle-ci était absente; elle était allée rendre visite à Melle Borel à Couvet; elle devait revenir ce dimanche-là avec son frère Alfred. Mais il s’éleva une telle tempête de neige, qu’on commença à être sérieusement en peine à leur sujet. La nuit descendait, le temps devenait à chaque instant plus mauvais et l’on allait se mettre en route pour courir à leur recherche, lorsqu’ils apparurent à demi morts de froid mais débordants de reconnaissance envers Dieu qui les avait miraculeusement préservés. Ils avaient été en danger de mort, leur cheval s’était égaré plusieurs fois dans le marais, l’obscurité et la neige leur ayant fait perdre leur chemin; mais Dieu qui avait déchaîné l’ouragan pour forcer les jeunes gens à rester en chambre en avait aussi calculé la fureur pour sauver ses enfants. Se jetant à genoux, la jeune fille rendit grâce à son Dieu avec une telle ferveur et pria avec une telle insistance pour les jeunes gens rassemblés autour d’elle, que ceux-ci, en présence de ce fait absolument nouveau pour eux, touchés, vaincus, avant même d’avoir résisté, sentirent dès cette heure leurs préventions s’évanouir et revinrent chez eux, l’âme définitivement attirée vers cet évangile du salut, capable de produire de tels effets. Le dimanche suivant, une dizaine de jeunes gens se trouvaient de nouveau réunis dans la même chambre. Le joueur de billard était au milieu d’eux. Le premier cantique qu’ils chantèrent commençait par ces mots: « C’est toi Jésus que recherche mon âme! » Christ ne se fit pas attendre! Le Saint Esprit s’empara de la jeune assemblée et tous les coeurs furent inondés d’une grande joie. Ils étaient sincères; ils recherchaient la Vérité. Dieu la leur donna. Un seul rayon de sa lumière avait chassé leurs doutes et dissipé leurs ténèbres! Oeuvre magnifique de la seule puissance de Dieu! Ces jeunes gens, sans direction, sans conseils, sans pasteur, n’ayant pour guide que la Parole de Dieu, pour initiateur qu’une jeune fille, arrivèrent tous ensemble à la Foi la plus joyeuse et la plus solide. « Ce ne sera point par force ou par armée mais par mon Esprit, dit l’Eternel[.] L’intervention directe de Dieu, voilà le signe du Réveil! Ici Dieu fit tout. Il prépara les âmes par le ministère du pasteur Vaucher, par l’éducation rigide de parents craignant Dieu, puis Il jeta la semence au moment propice, et elle leva. |
Réunions laïques. Elles durèrent jusqu’en 1915 | Elles naissent d’un besoin | Doctrine du réveil
Le Réveil était allumé et les convertis de ce soir-là demeurèrent tous fidèles jusqu’à la fin. Etaient présents: Heloïse Sandoz, Ulysse Robert, Constant Matthey, Sophie Sandoz, Adèle Robert, Justin Matile, Alexandre Robert, Constant Sandoz, Justin Perrenoud et Alfred Sandoz. Telle fut l’origine des réunions laïques des Ponts-de-Martel, qui dès ce jour-là eurent lieu chaque dimanche soir et durant ces 44 ans (ceci est écrit en 1882) ne furent interrompues qu’une seule fois, le jour où fut incendiée la maison où elles se tenaient (1859). Dès le dimanche suivant elles se rouvraient dans la maison voisine où un atelier d’horlogerie se trouva providentiellement prêt à les recevoir, le dernier ouvrier venant de partir. Ces réunions naquirent d’un besoin. Ce fut là leur force et leur raison d’être. Il n’y eut à la base de leur fondation aucune entente préalable, aucune décision reposant sur un système quelconque[.] Il sembla naturel, indispensable de se réunir, et on se réunit. Tout ce qui est né de la spontanéité de l’Esprit est valable. Quelle prévention que l’on puisse avoir pour des réunions de ce genre, l’on ne peut dénier à celles dont je parle, ce caractère d’absolue spontanéité, qui en a fait le prix jusqu’à ce jour. On ne les appelait pas même des « réunions ». C’était des veillées. Ce mot les sauva. Si elles avaient été des « assemblées » elles auraient soulevé une telle opposition que le mouvement eût probablement sombré. Le nom d’assemblées, employé pour désigner des réunions de personnes réveillées dans d’autres localités du pays (surtout celles des séparatistes de Coffrane) comme on les appelait avec effroi, avait quelque chose de si répulsif alors, que les parents eussent certainement mis le « holà » à un état de chose qui les remplissait d’une sainte horreur. On y entrevoyait les abimes du schisme, les errements de la dissidence; en réalité il n’y avait là que l’oeuvre du Saint Esprit! Ce qui rassurait un peu les parents, c’était la persuasion que ces réunions prendraient fin avant l’hiver. Au reste ce qu’on y faisait n’était pas de nature à les effrayer beaucoup. Ces veillées religieuses étaient des plus simples. On y lisait quelques versets de la Bible, des méditations, des ouvrages sérieux; on y chantait des psaumes, des chants de Sion, de Malan et quelques cantiques nouveaux « Ma richesse, ma gloire, ma félicité » puis on priait, à genoux d’abord, plus tard debout, quand la place vint à manquer. Chaque dimanche de nouvelles figures et chaque nouvelle figure devenait bientôt , un frère, une sœur dans la Foi. C’est ainsi que le réveil gagnait de proche en proche, sans secousse, sans bruit, insensiblement. Le bonheur de ces jeunes gens fascinait les âmes. Quel était donc le sujet de leur bonheur? C’était le salut gratuit par la seule foi en Christ, c’était l’Evangile dans toute sa simplicité et dans toute sa richesse, pris au sérieux, accepté par le coeur. La doctrine du Réveil fut celle de la justification par la foi. Cette doctrine qui a fondé l’Eglise et engendré la Réformation a été celle de tous les mouvements religieux profonds et durables et c’est une chose bien remarquable, que cette doctrine qui était alors si peu connue et si peu comprise, que ce trésor qui était devenu la possession de ces quelques jeunes inexpérimentés et absolument étrangers à toute théologie, soit actuellement si répandue dans notre peuple tout entier. La justification par la foi excitait l’indignation des propres justes qui, d’une part et par orgueil ne voulaient pas être sauvés gratuitement et qui, d’autre part accusaient d’orgueil ceux qui prétendaient être sûrs de leur salut. Mais dès que le voile des préventions et de l’ignorance tombait, la grâce de Dieu éclatait dans toute sa magnificence aux yeux des âmes droites et altérées de pardon et elles l’acceptaient aussitôt. Remarquons que tous les convertis d’alors étaient des coeurs bien préparés. En voici un exemple: Vers la fin de 1837, avant donc la fondation, écrit un de nos frères (Ulysse Huguenin) j’étais sorti un soir dans un état déplorable, accablé sous le sentiment de mes péchés, ne sachant plus que devenir, désiran[t] même voir mes jours abrégés. Je quittai la grande route et allai à travers champs. Me trouvant sous un grand foyard, entre Martel-Dernier et la Molta, je m’arrêtai et il me vint à l’esprit de prier au nom de Jésus-Christ. Je me mis à genoux et m’adressai directement à Jésus; aussi vrai que j’écris ces lignes, aussi vrai est-il que le Seigneur me pardonna tous mes péchés et me délivra à cette heure de la condamnation qui pesait sur moi et qui m’avait rendu si profondément malheureux au plus haut degré. Comme je ne connaissais personne qui eût pu partager ma joie et que d’ailleurs entre catéchumènes nous ignorions totalement les vrais rapports de la communion fraternelle, j’étais alors assez semblable à un jeune conscrit en dépôt qui ne sait pas de quel côté on le fera marcher, quand arriva le 11 février 1838. La conversion de Mr. Constant Matthey eut lieu par un orage épouvantable qui alluma trois incendies. Il brisa avec l’auberge et suivit l[a] réunion. Plusieurs furent attirés par la beauté de l’Evangile, d’autres par la vie des nouveaux convertis. |
La joie
Un des traits distinctifs de ce réveil fut la joie, cette joie s’exprimant par des cantiques qui retentissaient continuellement, de l’abondance des coeurs les bouches chantaient. Ils chantaient au travail, ils chantaient dans leurs moments de loisir, ils chantaient surtout dans leurs réunions et l’écho de ces cantiques troublait les âmes d’alentour. C’est ainsi que leur joie devint convertissante. Nul n’a encore mesuré la puissance du cantique chrétien pour la conversion des âmes. |
Conversion par les cantiques
Une femme, pour entendre les chants, n’osant s’approcher de trop près se couchait à terre dans le sentier de son jardin, entre deux rangées de légumes. Une autre, entrée en service dans une maison voisine, entrouvrait la porte de la grange dans le même but. Un troisième enfin, très opposé, et qui n’avait pas reculé devant des voies de fait pour manifester son hostilité, ne pouvait s’empêcher dès que les chants des chrétiens se faisaient entendre, de quitter son établi, d’ouvrir la fenêtre de son corridor et d’écouter. Il avait un soir cherché à renverser le char de mon frère, qui revenait du Locle où il avait été écouter le missionnaire Lacroix. « Tout de même, ils sont heureux » s’écriait-il en se frappant la tête[.] Peu de temps après on l’entendit mêler sa voix à celles des nouveaux convertis et des réunions se tinrent chez lui. La douceur des cantiques avait triomphé de la haine et de la violence. (Henri-Louis Fuchs) |
Réunions du mardi | Travail propagande. Évangélisation, mission
Le besoin de se voir, de se communiquer leurs impressions, leurs expériences, de se raconter leurs peines, leurs luttes, était si grand que tous ces jeunes gens se réunissaient déjà le dimanche après-midi et pendant la semaine, dans tous leurs moments perdus. On résolut donc de fonder une réunion supplémentaire, le mardi soir, consacrée spécialement à l’étude suivie et aussi approfondie de la Parole de Dieu. Cette réunion qui s’est ainsi maintenue jusqu’à ce jour, a conservé toujours ce même caractère. Un autre fait et qui est la marque ordinaire et caractéristique de tout réveil, c’est le besoin qu’éprouvèrent aussitôt tous ces jeunes gens, de propager l’Evangile auprès et au loin. Ils entreprirent une propagande active et zélée. Tout ce réveil lui-même, n’avait été au reste que la réponse aux prières ardentes de Melle Sandoz, qui, dès l’heure de sa conversion, fut dévorée du désir d’amener ses alentours à l’Evangile et y travailla avec une persévérance infatigable. Dès l’origine on s’empressa d’établir des carnets de souscription libre pour les missions. On souscrivait per kreutzen et demi-batz. Constant Matthey excitait une admiration mélée d’envie en donnant un batz (15 centimes par semaine). On apprit à donner; voilà le principe de cette libéralité des amis des Ponts, laquelle, je le dis à la gloire de Dieu, forma un des traits saillants de leur piété. Plus tard une société d’instruction mutuelle, dont Ulysse Grezet fut la cheville ouvrière, l’âme et le directeur durant des années. Mes premières connaissances en astronomie et histoire naturelle datent de là. l’Evangile illumine l’intelligence et n’est exclusif d’aucune lumière. « Ajoutons à la foi… la science » (2e Ep. Pierre 1, vers. 6). Ils fondèrent ensuite une école du dimanche ensuite de la permission que leur accorda « La Classe » et visitèrent les malades. |
Réunions mixtes
Il peut paraître étrange que des jeunes gens des deux sexes aient os[é] soutenir des relations aussi particulières et se réunir ainsi en commun sans aucune arrière pensée. Mais c’est précisément en ceci qu’éclate la puissance de l’Esprit de Dieu, qui agissait alors, malgr[é] la cordialité fraternelle qui régnait entre tous ces amis d’enfance, au sein même de l’exubérance de la vie, de la jeunesse et de la joie[.] Les coeurs étaient dominés par un seul sentiment, celui de la présence de Dieu, Une seule pensée exclusive de toute autre remplissait les âmes, celle du salut gratuit qui venait de se révéler à leurs yeux. « En Christ il n’y a plus ni homme, ni femme ». Cette parole trouva ici sa parfaite application, et rien plus que ce fait ne prouve mieux, selon moi, la réalité de l’oeuvre de Dieu. |
Opposition | Histoire de la porte fermée | 1843
Toutefois, on le comprend, tout ce mouvement religieux ne fut pas sans exciter une opposition. Les uns prétendaient qu’ils en deviendraient fous (ils avaient trop approfondi), les autres disaient qu’ils ne cherchaient qu’un prétexte pour se voir. Il circula des bruits odieux sur le compte de ces jeunes gens qui s’assemblaient pour prier, mais Dieu se chargea de les disculper. Un dimanche l’un des frères s’aperçut qu’il avait oublié son livre de cantique. Comme il sortait pour le chercher, il remarqua que la porte, gonflée par l’humidité, s’ouvrait difficilement. Or, après la réunion, il rencontra un de ses cousins, homme franc et déterminé (Edouard Huguenin) mais très hostile, qui lui dit: « Je sais maintenant la vérité, vous vous fermez dans vos réunions, vous ne voulez pas qu’on sache ce que vous y faites ». Le jeune chrétien eut beau protester. « J’ai voulu y aller et j’ai trouvé la porte fermée » . « Cela n’est pas, répondit le premier qui se rappela subitement le fait qui avait attiré son attention. Vois plutôt! » Et il le mena à la chambre en question où la vérité fut dûment constatée. Une circonstance, en apparence insignifiante, avait sauvé le Réveil d’un soupçon qui lui aurait été fatal. L’histoire de ces réunions religieuses est pleine de faits qu’il serait intéressant de raconter. On y voit d’un bout à l’autre la main providentielle de Dieu, qui, peu à peu, enlève les obstacles et finit par faire triompher cette oeuvre de relèvement et de salut. Les commencements furent pénibles, les jeunes frères ne pouvaient se voir qu’après 9 h. du soir, en hiver, leurs parents et patrons n’entendaient pas qu’ils quittassent l’ouvrage pour l’édification; mais le besoin de leurs âmes était si grand de s’entretenir entre eu[x] qu’ils s’arrangaient pour faire ensemble, après le diner, leur promenade quotidienne. leur but étant moins d’admirer la belle natur[e] que de se serrer la main, s’encourager mutuellement et prier. On eût pu voir, un soir à 11 h. trois jeunes hommes, immobiles sous un parapluie qui les protégeait contre les effluves d’une pluie torrentielle. C’était nos jeunes apprentis chrétiens, qui, à la faveur de l’ombre, de la solitude et de la tempête, priaient et chantaient des cantiques. Le réveil, on le voit, avait aussi ses rendez-vous naturels. Qu’auraient-ils dit s’ils avaient su que leurs réunions religieuses se continueraient 40 ans plus tard sous la forme d’une assemblée de 200 personnes et que le grain de moutarde, qu’alors ils tenaient en terre sans même le savoir, deviendrait un arbre vigoureu[x] étendant sur la localité entière ses fortes branches et son bienfaisant ombrage. En même temps que le réveil commença la persécution mais avec elle affluèrent les témoignages de sympathie d’une foule de chrétiens du pays. Tous eurent des luttes à soutenir de la part de leurs proches. Un certain oncle du joueur corrigé attaquait continuellement celui-ci dans son atelier au sujet de leurs réunions. « J’espère que vous y viendrez un jour mon oncle » répondit hardiment celui-ci. « Si je le savais, répondit l’oncle violemment, je me brûlerais la cervelle ». L’oncle, plus tard, fit venir son neveu pour prier avec lui. Telles étaient les dispositions dont on les entourai[t.] Malgré cela le réveil s’étendait. Les soeurs pour ôter aux adversaires toute occasion de porter des jugements défavorables, crurent devoir se séparer pendant un temps. Elles formèrent donc leurs réunions à part, qui avaient lieu à la sortie du catéchisme, chez une dame veuve et âgée (Madame Rose Jeanneret). Mais cet état de chose ne pouvait durer, car comment séparer ce que Dieu lui-même avait uni, non seulement par les liens du sang (car c’était généralement des frères et des soeurs) mais par les liens éternels d’une même foi en un même sauveur! Les membres donc de la nouvelle famille se rejoignirent. Il advint qu’en 1843, la salle où se tenaient les réunions ne fut plus disponible. (C’était chez Jules Meylan). Et le réveil se trouva sans local. Grand sujet d’angoisse et de prières. Les parents du jeune homme dont nous avons si souvent parlé et qui était devenu le promoteur zélé de cette oeuvre (nous l’appellerons désormais, le frère X, Alexandre Robert, notre bien-aimé frère) quoique gens très honorables, ne s’étaient pas montrés fort sympathiques à tout ce déploiement de vie religieuse qui bouleversait entièrement les idées reçues. |
Réunions à la grosse maison | La place manque | En 1846, tous les soirs | Incendie de la Grande Maison en 1859
Un dimanche après-midi, le frère X et son père se promenaient ensemble, lorsque celui-ci lui demanda brusquement: « Où pensez-vous transporter vos réunions? » « Nous n’en savons rien. » « Et bien, si vous ne trouvez rien de mieux, je vous offre tout mon logement », dit le vieillard. Jugez de l’étonnement du fils! Il n’en croyait pas ses oreilles. C’était pourtant vrai. Dieu avait mis au coeur de ses parents de donner asile aux jeunes chrétiens. Et dès ce moment-là et durant 16 années (septembre 1843 – octobre 1859) les dignes et vénérables personnes déménagèrement (littéralement deux fois par semaine) pour donner place à la réunion religieuse. Ils disposaient eux-mêmes les bancs, les chaises, les tapis, et tout en devant faire laver chaque fois leurs chambres à l’issue de ces cultes, ils montrèrent , dans cette humble tâche, le dévouement le plus complet; mais certainement, ces assemblées dans leur maison ne contribuèrent pas peu à les éclairer et à les amener au salut! Le logement se remplissait chaque fois et la place commença à manque[r.] Les chambres, les alcôves, la cuisine, tout fut bientôt envahi. Quelques’uns finirent par se réfugier dans la grande cheminée d’où l’on n’apercevait plus que leurs pieds. C’est ainsi que le réveil qui devenait une puissance, ne fit que s’accroître d’année en année. En 1844 deux réunions simultanées devinrent nécessaires. En 1846, une vie toute nouvelle se manifesta et les réunions avaient lieu chaque soir chez les particuliers. Les âmes à ce moment étaient affamées, assoiffées de la Parole de Dieu. Ces arrangements durèrent jusqu’à l’incendie de la maison où se tenaient les cultes réguliers en 1859. Mais cet incendie fut lui-même la source d’une nouvelle bénédiction. La dite maison ayant été rétablie, il y fut ajouté une salle suffisamment vaste, exclusivement destinée à ces réunions laïques, et c’est là qu’elles ont encore lieu en 1882. Le Réveil eut enfin son chez-soi. |
En 1870, agrandissement de la salle | Attitude des Pasteurs | Pasteur Vaucher | Pasteur Wavre
En 1870, enfin, à l’occasion d’un nouveau mouvement de l’Esprit de Dieu, la salle dut être agrandie par une chambre contiguë et aujourd’hui, chaque dimanche soir, de 100 à 150 personnes s’y rencontrent pour s’édifier mutuellement, prier en commun et chanter les vieux cantiques. Les réunions sont laïques et c’est là leur caractère le plus frappant. Quelle a été l’attitude des pasteurs des Ponts vis-à-vis de ces assemblées, et de tout ce mouvement en général? Ils s’y montrèrent pour la plupart sympathiques, et le pasteur Vaucher (dont la prédication franchement évangélique avait préparé bon nombr[e] d’âmes) le voyait de bon oeil, mais n’y assista jamais. Chose curieu[-]se, ses sermons paraissaient aux convertis de plus en plus clairs, catégoriques sur la grande question qui les préoccupait tant, celle du salut par grâce. « Quels progrès fait notre pasteur »! disaient-ils chaque dimanche. Or après la mort du dit pasteur, ses sermons leur ayant été prêtés, ils s’aperçurent avec le plus grand étonnement, qu’ils avaient déjà été prêchés par lui à Lignières, bien avant son arrivée aux Ponts. Tous ces progrès remarquables n’étaient donc pas dus qu’à leur attention, leur intelligence et leur avancement spirituel. Le digne pasteur donna à l’un d’eux, en témoignage de son approbation, une feuille de souvenir portant ces mots: « Je n’ai de plus grande joie que de voir mes enfants marcher dans la vérité! » 3e Ep. Jean1, ver. 4. Son successeur, le pasteur Wavre, se rendit quelques fois à ces réunions pour n’y garder qu’une attitude passive, mais ce seul fait excita contre lui une violente opposition. |
Laïcité de ces réunions, une grâce de Dieu | Cloche d’appel
Nous n’hésitons pas à envisager comme une véritable grâce de Dieu qu[e] cette oeuvre ait pu s’opérer en dehors du concours actif des pasteur[s] de l’endroit, ceci pour deux raisons: D’abord parce que si ces réunions n’avaient été soutenues que par le pasteur, elles seraient infailliblement tombées dès que celui-ci aurait fait défaut, eût été absent ou hostile. L’initiative laïque aurait ainsi peu à peu disparu et avec elle le développement des connaissances chrétiennes, l’étude de la Parole de Dieu, la réunion des frères, l’amour fraternel simple et cordial, la vie spirituelle individuelle et cet esprit de liberté, de mutualité dont la réunion familière est la source vivante et qu’on a tant de peine à créer et à maintenir, à développer dans nos églises actuelles. Deuxièmement, parce que le fait seul de la laïcit[é] de ces réunions, tout en soulevant de vives oppositions, était une puissante cloche d’appel pour les âmes. |
La curiosité était excitée, on venait voir, on était saisi, sans le vouloir, sans le savoir, par ce qu’il y avait de profondément réel dans ce christianisme. En présence de cette joie chrétienne indiscutable, de ces expériences personnelles humblement racontées, de ces conversions qu’on pouvait comme toucher du doigt, et qui parlaient, sous vos yeux le langage ordinaire, intelligible à tous, on se trouvait en face d’un fait qui donnait à réfléchir aux plus prévenus et ce qui ne frappait plus dans la bouche du pasteur, étonnait, touchait de la part du simple fidèle. |
Qu’un homme tout simple pût prier, méditer la Parole de Dieu et l’expliquer, c’était là une chose dont on ne revenait pas. On ignorait le chrétien parlant de l’abondance du coeur, aussi, la vue du christianisme vécu, palpable, point appris dans le catéchisme, ni prêché du haut d’une chaire. Cette vue à elle seule réveillait les âmes, les rendait attentives, les émouvait à jalousie, les travaillait à salut. C’était l’Evangile se mettant à la portée des simples, prenant le langage de tous les jours, incorrect, mais vivant, puissant, celui qui se fait écouter et qu’on comprend. Voilà le bienfait de ces réunions fraternelles et laïques. |
Histoire de Charles Auguste Perrenoud
Citons un exemple à l’appui: Les propriétaires d’une maison du village avaient pour locataire une famille pieuse où se tenaient quelques fois des réunions de ce genre. Ils se nommaient Perrin. Un soir, voulant profiter de la visite aux Ponts d’un jeune diacre (M. Charles Lard), les Perrin convoquèrent une réunion, et sous prétexte d’emprunter des chaises à leur propriétaire Ch. Aug. Perrenoud, ils les invitèrent à assister à cette rencontre en leur annonçant, pour les rassurer, que ce serait le pasteur qui présiderait. Mais Dieu en avait décidé autrement. Il arriva qu’à l’heure fixée pour ce cult[e] Mr. le pasteur Wavre entra chez le frère Perrin qui avait invité le diacre à goûter et qui se disposait à se rendre avec lui à la réunio[n.] Que faire? N’osant exposer à l’honorable ecclésiastique que sa présence était inopportune, on chercha à lui faire comprendre par une mimique expressive. On s’habilla comme pour sortir. Madame Perri[n] alla mettre son châle et son chapeau, son mari mit également le sien: rien n’y fit. Le pasteur demeura paisiblement assis sur le canapé, se prélassant et causant avec animation sans remarquer aucun de ces préparatifs et sans manifester le moindre désir de s’en aller. Ce que voyant, le frère Perrin et le diacre comprirent que leur devoir était de rester à la maison. Cependant les frères assemblés attendaient leur président, celui-ci ne paraissant pas, l’un d’eux proposa un chant, un autre fit une prière, puis vint la lecture de la Bible, et la réunion se passa sans le secours du diacre. Il faut avouer que les frères étaient un peu irrités de cette défection; plus tard ils en louèrent Dieu. Rentrés à la maison, les propriétaires sus-nommés se dirent l’un à l’autre: « Il a fait bien beau ». Puis ils allèrent se coucher, mais le sommeil de vint pas. « Dors-tu? » dit le mari à sa femme. « Non, et toi non plus »? « Ils parlent comme des ministres. Egalement c’est beau. Si nous devenions comme eux! » Et dès cette heure leurs âmes furent réveillées, Ils se convertirent et la joie du salut les inonda à leur tour. C’est donc le christianis[-] me laïque et vivant qui leur avait ouvert les yeux. Enfin ce fut ce caractère-là qui sauva ces réunions lorsqu’un pasteur hostile eût succédé à Mir. Wavre, Mr. de Bellefontaine. |
Pasteur de Bellefontaine 1857
Cet homme, plein de beaux talents et certainement évangélique, était en même temps ennemi né de toute manifestation religieuse indépendante de l’autorité du ministère, et, du haut de la chaire, se plaisait à tonner contre les tendances dissidentes et les allures piétistes de quelques-uns de ses paroissiens. Fait digne de remarque les chrétiens, en dépit de ses affronts, ne cessèrent de protester de leur attachement à l’église de leurs pères, en demeurant les auditeurs les plus assidus du culte national (l’Eglise indépendante n’existait pas encore). Cette fidélité et cette largeur d’esprit, en même temps que ce courage moral, sont assez rares pour être signalés. Durant ce temps, nées d’un besoin, les réunions se maintinrent et jamais peut-être le besoin ne s’en fit sentir plus qu’à ce moment-là[.] Que seraient-elles devenues si elles avaient été inféodées au ministère d’un pasteur? Elles seraient infailliblement tombées avec son appui. |
Pasteur Albert de Pury 1862
Le pasteur qui succéda à Mr. de Bellefontaine se montra d’autant plu[s] favorable à ces assemblées, que son prédécesseur l’avait été peu. Toutefois il n’y participa que lorsqu’il eut la conviction qu’il ne froissait pas le reste de son troupeau. On ne peut douter que par sa prudence et par sa charité qui gagnait tous les coeurs, il n’ait fait tomber bien des préventions; il servit de pont entre les amis chrétiens dont il partageait les convictions et le reste de la population dont il sut se faire aimer. Voilà en quelques pages l’histoire de ces réunions religieuses que célèbre chaque année, le 11 février, l’anniversaire de sa fondation. Il se fait ce jour-là depuis bien longtemps, une collecte pour les asiles de la Force (Dordogne) dont John Bost, un des pionniers du Réveil à Genève, est le fondateur. |
Protection divine quant à la doctrine | A. Matthey | A. Godet | David Margot
Nous allons maintenant reprendre l’histoire du Réveil où nous l’avons laissée. Une chose qu’on pouvait craindre, à bon droit, c’est que les jeunes gens novices et inexpérimentés du début qui composaient le noyau primitif de ces réunions, ne s’égarassent dans telle ou tell[e] erreur de doctrine qui n’aurait pas manqué de porter préjudice à un mouvement religieux et l’aurait fait avorter, et il est bien certain que livrés à eux-mêmes, ils fussent tombés, ou dans l’étroitesse sectaire, ou dans l’orgueil spirituel. Ils auraient sans doute adopté certaines vues étranges, fondées sur une interprétation erroné[e] de l’Ecriture. Mais Dieu les gardait. Il leur envoya au moment marqué et à l’heure opportune, des amis dévoués, infatigables dans leur sollicitude, aussi versés dans la connaissance théologique qu’éprouvé[s] dans la pratique de la vie chrétienne et qui leur furent de la plus haute utilité. Parmi les amis qui les visitèrent il faut mentionner avant tout Mr. Ulysse Matthey-Henry, graveur au Locle, qui les suivit avec une sollicitude vraiment paternelle et les entoura d’une affection vraiment extraordinaire. Il leur écrivait des lettres pleines d’encouragements et de conseils excellents. C’est par son moyen qu’ils firent la connaissance du professeur Godet, qui à ce moment-là venait de Berlin. Il témoigna à ces jeunes gens le plus grand intérêt, vint les voir quelques fois et insista pour qu’ils conservassent à leurs réunions ce caractère laïque qui en faisait à la fois l’originalité et le prix. Un vieillard, David Margot, arrive un jour de la Vracone près de la Côte-aux-Fées, en demandant où était la maison des « mômiers ». On lui indiqua naturellement la maison du frère X. Lui aussi ayant entendu qu’il y avait des chrétiens aux Ponts, était venu de bien loin pour fraterniser avec eux et leur apporter le concours de sa chaude affection. « Vous êtes nombreux, quant à nous, nous ne sommes que trois, ma femme, une jeune fille et moi ». |
1840 | Colonel Tronchin
En 1840 plusieurs de nos jeunes gens étant allés à Genève pour assister aux réunions de la société évangélique, ils furent reçus ave[c] une extrême cordialité par le colonel Tronchin qui, les rencontrant sur le pont du bateau à vapeur, s’écria dès qu’il sut qui ils étaient[.] « Voilà trois jeunes tisons arrachés au feu! Et bien, en voilà un vieux! » C’est ainsi que dès leurs premiers pas dans la vie chrétienn[e] ils furent entourés d’amis qui leur furent de jour en jour plus précieux. La grande question autour de laquelle se livrait la bataille était, nous l’avons dit, celle de la gratuité du salut. Il est difficile de se représenter combien cette doctrine nouvelle rencontrait alors d’opposition. A ce titre la conversion de l’Ancien Ulysse Grandjean mérita d’être notée. |
L’Ancien Grandjean | Leur fille
Caractère droit et foncièrement honnête, mais très entier et très opiniâtrement attaché à ses idées, cet homme exhalait son mécontentement contre une doctrine qui heurtait de front sa conviction bien arrêtée qu’il fallait faire des oeuvres pour être sauvé. Une cousine de Russie en séjour chez lui (c’était au temps de Mme Krudener, il y avait aussi eu un réveil en Russie) prétendant que la justification par la Foi était bien la doctrine de la Bible (Ephésiens 2). « Vous êtes tout à fait dans l’erreur cousin », lui disait-elle. « Je sais que le salut est une pure grâce de Dieu ». Le brave ancien fit alors ce raisonnement: L’un de nous deux doit nécessairement être dans l’erreur, car nous sommes aussi éloignés l’u[n] de l’autre que le oui et le non. Mais comment savoir lequel de nous à raison? Sur ces entrefaits le frère X prit l’occasion d’une liste de souscription à faire circuler chez les particuliers, en faveur de la construction du temple indépendant des Ponts pour rendre visite à l’ancien. C’était dimanche; on cause, on parle, on entre en matière, on aborde la question brûlante, on la débat jusqu’à midi sans que celui-ci revienne de ses idées. Il entasse objection sur objection, arguments sur arguments. Durant ce temps se passait derrière la porte un drame émouvant. La femme de l’ancien, timide et réservée, bien qu’avide de lumière, n’avait osé intervenir dans la conversation et s’était réfugiée dans la cuisine. Là elle écoutait tout ce qui se disait dans la chambre. A l’ouïe de l’exposé simple et clair du salut par grâce et de la joyeuse confession de Christ, qui sortait de la bouche même du jeune homme, elle voyait se dissiper l’un après l’autre tous les nuages qui entouraient encore son esprit. Le jour se faisait dans son âme et c’est ainsi que, sans même s’en douter, elle se convertissait dans sa cuisine, tandis que son mari résistait dans la chambre, tout ceci, remarquons-le, grâce aux explications que provoquait l’incrédulité du mari dans la chambre. « Est-il pourtant dur, cet Ulysse, se disait-elle, comment ose-t-il toujours répliquer, n’est-ce pas clair comme le soleil? » et des que le frère fut parti: « Je ne comprends pas une chose, s’écria-t-elle en entrant dans la chambre, c’est que tu n’aies pas compris! » « Ah, que c’est sérieux! » répétait le mari ». Et de ce pas il alla trouver le ministre. Il avait une confiance illimitée en son pasteur. C’était pour lui l’autorité suprême. Le pasteur qui était Mr. Wavre, confirma pleinement ce qu’il venait d’entendre, lui disant que c’était ce qu’il prêchait tous les dimanches. Une fois convaincue, cette âme droite embrassa avec une ardeur extraordinaire la doctrine « monstrueuse » qu’elle avait tant combattue. Jusqu’à sa mort il est demeuré un chrétien convaincu, joyeux et solide, car il était de la trempe de ceux qui ne se donnent pas à moitié. C’est lui qui, par la grâce de Dieu, devint à son tour un instrument du réveil pour le village de la Sagne. Dès ce moment ses amis eurent chaque semaine chez eux, des veillées où les entretiens fraternels qu’ils eurent, contribuèren[t] grandement à les affermir dans la foi. L’ancien Grandjean avait une fille très malade de corps et d’esprit, qu’il fallait tenir sur les bras durant la nuit et qui ne leur laissait aucun repos. Chose étrange, dès que commençait la petite réunion, la jeune fille se calmait et on pouvait la déposer sur sa couchette. Pendant plusieurs années, ce furent les seuls moments où on put la faire entrer dans un lit. |
Acceptation du salut | Frédéric Perrenoud
Pour se convertir, un grand nombre se figure qu’il est nécessaire de passer par une crise violente. Sans doute, le salut exige une préparation; sans le sentiment de sa misère, sans besoin de pardon, point de foi vivante, point de conversion; mais le fait lui-même de l’appropriation du salut est une chose vivante et simple. Combien d’âmes en restent à cette connaissance stérile de la vérité qui n’apporte ni joie, ni vie nouvelle parce qu’elle n’a pas été reçue tout simplement par le coeur. Tel était Frédéric Perrenoud, homme excellent, chrétien de conviction, mais qui ne connaissait pas la paix de l’âme. Il se désolait de ne point trouver cette joie débordante qu’il voyait chez les autres. Un soir qu’il était à réfléchir sur les causes de ce fait, il se demanda si, en réalité, il croyait bien aux choses auxquelles il faisant profession de croire, et il se tint ce discours à lui-même: « Tu crois que tu es perdu? Oh oui, bien certainement ». »Tu crois que Jésus est venu chercher et sauver ce qui était perdu, tu crois donc que c’est toi que Jésus est venu chercher et sauver? Oui. Eh bien, crois que ce que tu crois est la vérité! C’est donc moi que Christ a sauvé. » A cette pensée nouvelle il laissa la liste des pompiers qu’il était en train d’élaborer et à laquelle, du reste, il n’accordait qu’une médiocre attention, et, sans attendre il alla trouver son ami Julien Matile qui dormait paisiblement (il était minuit) pour lui dire: « J’ai la paix, je suis heureux ». De l’intelligence et de la tête, le salut était descendu dans le coeur de cet homme. Il venait de le saisir comme un fait personnel, réel, il avait la foi. Pour mettre côte à côte les deux extrêmes et pour montrer qu’il n’est aucun obstacle, d’âge,d’habitude, de péché que l’Evangile ne puisse renverser, citons ici la conversion toute différente d’un vieillard qu’on appelait Huguenin le vivant à cause de la vie qu’il avait menée jusqu’alors. Cet homme qui était le grand-père du frère X était franchement incrédule. Il ne savait assez témoigner son aversion pour ce qu’il appelait « La mômerie » se mettant en colère dès qu’il entendait une parole religieuse, et persécutait son excellente femme, qui, elle, lisait le Bible avec respect. Son bonheur c’était de lancer des paroles blessantes à l’adresse des chrétiens et de lire à haute voix des articles de la « Gazette de Lausanne » touchant les séparatistes du canton de Vaud, puis de s’en aller aussitôt sans laisser le temps de répondre. Le dimanche il allait, non à l’église, mais près du temple pour y traiter affaires. Mais la grâce de Dieu est plus forte que les plus opiniâtres résistances, et cet homme allait devenir un des monuments les plus surprenants de la puissance de Dieu pour transformer une âme. Lorsqu’on faisait le culte de famille, il prenait la porte en murmurant, jusqu’au moment où il se décidait à rester dans la chambre en hiver, par crainte du froid; mais il enfonçait ostensiblement son bonnet sur les oreilles, pour bien montrer qu’il n’y était pas. Un soir, son petit fils Alexandre Robert, qui faisait le culte, remarqua avec étonnement que le grand-père, au moment de la prière, était sans bonnet. Ce simple geste en disait plus long que toutes les paroles. Le grand-père se découvrait devant Dieu. Peu à peu la conviction de péché se fit jour dans ce coeur qui semblait complètement endurci, et ce sentiment se développa bientôt avec une telle intensité que son état devint bientôt inquiétant. C’est probablement la vue de ses petits-enfants convertis qui finit par vaincre ce vieillard railleur et impie. Le fait est qu’un jour qu’il était sorti, on le vit rentrer à la cuisine, robe de chambre ruisselante d’eau, le visage bouleversé et donnant des signes du plu[s] profond désespoir. Il venait d’attenter à ses jours en se précipitan[t] tout habillé dans une cuve à lessive, mais la pensée de la mort et du jugement s’était présentée à son esprit avec tant de force, que rempli d’épouvante, il avait renoncé subitement à son dessein. A la vue d’une telle misère morale et d’une telle angoisse, tous entourèrent le vieillard pour chercher à le consoler et à accepter le pardon gratuit de Dieu. On lui parla de l’amour du Sauveur pour les plus grands pécheurs, et insensiblement l’Evangile de la grâce resplendit dans tout son éclat aux yeux de cette âme affamée de miséricorde. La transformation fut complète. On vit dès lors l’ancien jureur, le moqueur, l’impie, lire avec respect la Bible, qu’il maudissait autrefois et quand quelque parole était obscure, venir la main tremblante fixée sur le passage difficile, demander des explications à ses petits fils, heureux de guider l’aïeul dans les voies du salut. Parfois le souvenir de ses anciennes fautes lui venait à l’esprit et le faisait cruellement souffrir, précieux symptôme du sérieux de cette conversion. Alors l’âme troublée, il venait auprès de ses jeunes conducteurs spirituels et leur disait: « Dites-moi, il y a encore telle et telle chose, il y a ce péché-là et encore celui-là, croyez-vous que Dieu puisse aussi me les pardonner? » On lui répondait que le sang de Christ purifie de tout péché et dès qu’il avait acquis la certitude que c’était une déclaration de la Bible, il s’en retournait consolé. La vie de cet homme fut entièrement changée, il ne jura plus, fréquenta le culte et ne voulant plus rien avoir de commun avec sa vie passée, brûla ses habits. Le persécuteur de chrétiens devint un vrai confesseur de Christ. Si quelqu’un lui demandait: « Comment cela va-t-il, frère Huguenin? » « Tout va bien, répondait-il, je suis le plus heureux de la commune, pensez, Dieu m’a fait grâce! » Dans cette bouche ce mot disait tout. Pour apprécier cette transformation, il faut se rappeler que cet homme était âgé de 80 ans. « J’ai trois ans, » disait-il courageusement, ne commençant à compter que depuis le moment de sa conversion. Il confessa sa foi jusqu’à l’âge de 84 ans. Un soir du 11 février, il était là, resplendissant de joie et disant: « Je suis l’homme le plus heureux de la vallée! » Le lendemai[n] il se mit au lit pour ne plus se relever. A la fin de sa vie il perdit la vue. Comme on lui annonçait un jour la visite du pasteur Wavre, il dit tout haut, sans se douter que celui-ci l’entendait: « Volontiers, mais à la condition qu’aujourd’hui ce soit moi qui « Je m’en vais, lui dit-il, je ne me souviens plus d’aucune chose, e[t] ici-bas, je me rappelle seulement trois choses: Le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Le Père qui m’a donné son Fils, Le Fils qui m’a aimé jusqu’à la mort de la croix, et le Saint-Esprit qui m’a sanctifié ». Telle fut la fin du blasphémateur, de l’incrédule. En vérité, nous écrions-nous, en présence de ce miracle, l’Evangile de la Croix est la puissance de Dieu, à salut pour tout croyant. Tel fut ce réveil, si simple, si naturel dans ses manifestations, parce que ceux qui en furent les objets étaient bien éloignés de vouloir imiter tel ou tel mouvement religieux, dont ils n’avaient pas même connaissance et c’est là ce qui en fait l’immense valeur. Nous sommes ici en présence de l’oeuvre même de Dieu. Tout y est spontan[é.] Rien de systématique, Aucun parti-pris. Des lors, rien de factice et d’artificiel. C’est le Réveil inconscient de lui-même. Le nom de « Réveil » ne fut appliqué que plus tard à cette oeuvre magnifique de Dieu. Nous touchons du doigt dans cette histoire du salut avec le coeur humain, et ce résultat est certainement la plus belle, la plus forte apologie du Christianisme. Voilà ce que sans théorie, sans but poursuivi, sans plan déterminé à l’avance, sans autre intermédiaire que l’Esprit de Dieu qui éclaire et vivifie et la droiture d’âmes naïves et sincères qui le reçoivent, voilà dis-je, ce que produit à lui seul l’Evangile de Jésus-Christ, scandale aux Juifs et folie aux Grecs, mais puissance et sagesse de Dieu à ceux qui sont appelés (1 Corinthiens 1, vers 28 et 24. Ceci est un fait, ceci est une histoire et en présence de ce fait qui crie plus haut que tous les raisonnements de la sagesse humaine. que toutes les objections des sophistes, que tous les raisonnements de l’incrédulité et que tous les mépris du monde, nous ne pouvons que croire nous-mêmes, bénir, adorer, et rendre toute gloire à Dieu seul.
Ecrit en 1882. Copié en février 1949 : Ruth Monard |